Référence :

USHER, D. « Painting the Impossible », Arabella, Canadian Art, Architecture & Design, vol. 8, no 3, automne 2013, St. Andrews, Nouveau-Brunswick.

 

Peindre l’impossible - Écrit par Debra Usher

Admirer les tableaux remplis de joie d’Humberto Pinochet, c’est comme entreprendre une excursion mystérieuse et magique, jusqu’aux confins du globe – en se délectant de nuances et de scènes vives, sans avoir à présenter de passeport.

Né à Santiago, au Chili, Humberto est le fils de Jorge Pinochet, fermier, propriétaire de ranch et champion de rodéo, et de l’artiste Sylvia Araya. Il a vécu son enfance à Linares, au sud du Chili, sur un ranch où peintres, sculpteurs, écrivains et autres membres de la communauté artistique avaient l’habitude de se retrouver. Cette enfance passée au sein de studios d’artistes a grandement influencé son intérêt pour les arts visuels. « Mon talent artistique s’est manifesté à un très jeune âge, explique Humberto. À neuf ans, je possédais déjà mon chevalet et mes tubes de peinture, et j’ai remporté mon premier concours à l’âge de dix ans. Ma mère me servait de guide, et j’ai vécu ses réussites et ses défaites comme s’il s’agissait des miennes. »

Poussé par sa curiosité naturelle, Humberto a effectué de nombreux voyages, pour en savoir toujours plus sur le monde et son histoire. Tout en se disant béni d’avoir été entouré de personnes créatives, il souligne que son parcours a aussi été influencé par les désolantes réalités de la guerre et de l’exil.

 

Découverte

« J’ai fait mon premier voyage à l’extérieur du Chili alors que j’avais 14 ans, raconte Humberto. Armé de la confiance de mes parents et de permissions spéciales, qui ont dû être notariées, pour quitter le pays, j’ai entrepris un voyage en autostop avec deux amis, au cours duquel nous avons traversé le désert le plus aride du monde pour nous rendre au Pérou. Ce périple a piqué ma curiosité, et j’ai passé la majeure partie de ma vie à voyager de par le monde, pour découvrir ses merveilles et vivre son histoire : l’Europe en train, les pays nordiques, les villes italiennes datant de l’Empire romain et de la Renaissance, la France et ses impressionnistes, les cultures précolombiennes du Mexique, la Bretagne de mes ancêtres, les Îles de la Madeleine en bateau, le Far West américain en Harley Davidson, le monde d’Hannibal et la région tunisienne du désert du Sahara, une randonnée en moto dans le désert de l’Atacama. De mon pays natal à la nation qui m’a adopté, le monde s’est ouvert à moi et je compte poursuivre mon exploration aussi longtemps que ma santé me le permettra. »

Les années qu’il a passées à l’université catholique de Valparaiso ont alimenté la soif d’apprendre d’Humberto. « Ma créativité s’est épanouie, et les portes du temple de la sagesse se sont ouvertes à moi, se rappelle-t-il. J’ai passé la première partie de ma formation universitaire sous le joug d’une dictature militaire. Heureusement, à mon arrivée au Canada en 1977, j’ai pu terminer mes études dans l’atmosphère plus sereine de la Faculté des arts visuels de l’Université Laval. »

 

La puissance d’un endroit

La vie est imprévisible, et suit rarement le chemin qu’on croyait emprunter. Alors qu’Humberto était encore jeune, un ami de sa mère, le renommé peintre chilien Pacheco Altamirano, lui a demandé ce qu’il souhaitait faire dans la vie. Il était d’avis, en voyant ses tableaux, que le jeune Humberto possédait le talent pour vivre de son art. C’est à ce moment qu’Humberto réalise qu’une carrière artistique lui est accessible s’il le souhaite. La rencontre lui a fait une si grande impression, explique-t-il, que 50 ans plus tard, l’artiste peut encore se représenter le visage d’Altamirano.

Humberto est un artiste profondément influencé par son environnement, qui puise sa joie de vivre autant dans le quotidien que dans l’exotique. « La région où j’ai choisi de vivre, Charlevoix, est l’un des endroits les plus inspirants au Québec, raconte-t-il. Certains des plus grands artistes canadiens ont peint ce magnifique endroit : A. Y. Jackson, Arthur Lismer, Clarence Gagnon, Marc-Aurèle Fortin et René Richard, pour n’en nommer que quelques-uns. D’autres, comme moi, ont choisi de vivre ici. Baie-Saint-Paul possède la plus grande concentration de galeries d’art par kilomètre carré du Canada. J’ai passé les 21 dernières années à vivre seul, dans mon atelier et ma résidence, le fleuve Saint-Laurent à deux pas, dans un environnement qui stimule ma créativité, et sans avoir à vivre les restrictions d’un horaire fixe. »

Dans son atelier, Humberto est entouré de livres, de magazines, de tableaux, de dessins, de photos et de souvenirs de voyages à travers le monde. « L’atelier, explique-t-il, est un laboratoire de la pensée. C’est l’endroit où je passe tout mon temps à la recherche de la créativité authentique. » Il dit de lui-même qu’il est un artiste voyageur, inspiré par la vie et le travail des autres artistes.

« Les artistes au caractère fort piquent ma curiosité. Leur passé et leurs histoires me fascinent, parce que derrière chaque œuvre d’art se trouve la personne qui l’a créée. J’aime tout particulièrement les œuvres qui sont le témoignage de l’expérience humaine. Selon moi, l’art se doit d’être le reflet de son époque. » Humberto est attiré par le travail d’artistes comme Mir et Sorolla, deux peintres espagnols dont les œuvres cherchaient à révéler la lumière plutôt qu’à dépeindre des sujets sombres.

 

Reconnaître l’excellence

Humberto Pinochet se consacre passionnément à sa peinture. Il a participé à de nombreux événements artistiques et culturels à travers le monde, dont plus d’une centaine d’expositions au Canada, en Amérique du Sud, aux États-Unis et en Europe. Scènes urbaines, paysages et sujets marins figurent parmi ses sujets favoris.

Au fil des ans, il a participé à plus de 60 symposiums à travers le Québec, l’Ontario et les Maritimes, et il a remporté de nombreux prix et honneurs. Il a plusieurs fois été honoré par l’Académie Internationale des Beaux-Arts du Québec, à titre d’académicien en 2006, d’académicien-conseil en 2007, de maître de l’Académie en 2009 et d’artiste de l’année en 2011.

L’Académie Mazarine de France lui a accordé le statut de membre honoraire à vie pour sa maîtrise et son dévouement pour les arts. En décembre 2007, dans le cadre du Salon National des Beaux-Arts de France, il est sélectionné comme représentant de la délégation canadienne au Carrousel du Musée du Louvre à Paris.

 

Sagesse de l’artiste

Peu importent les circonstances, Humberto affirme qu’il n’accorderait jamais moins que son plein potentiel à sa carrière artistique. « Les journées ne comptent pas assez d’heures pour qu’une personne qui a une autre occupation puisse atteindre son plein potentiel en tant qu’artiste. Je consacre tout mon temps à mon art depuis 1994, ce qui m’a permis de créer plus de 4 000 tableaux et d’innombrables dessins, sculptures et photos. » À ceux qui commencent, il souligne que le plus important, c’est le courage, la persévérance, la volonté, l’audace, l’humilité et le travail acharné.

Conscient que son art reflète son expérience de vie unique, Humberto avoue que ses voyages constituent une grande source d’inspiration. « Abandonner ma routine quotidienne et accepter l’inconnu permet de nourrir mon esprit et de stimuler ma curiosité. Les idées nouvelles se forment comme par magie et renouvellent mon art. Il s’agit d’une part vitale de mon processus de création. L’ouverture sur le monde contribue également à une expression artistique plus universelle. »

Sur le plan technique, son style engageant se reconnaît à sa façon de capturer la lumière. « La lumière permet à l’artiste de transformer une fantaisie en une réalité. À l’aide de gestes simples, j’essaie de créer des parcelles d’éternité en utilisant un langage pictural en parfaite harmonie avec le battement de mon cœur et les sentiments de mon âme. »

Les tableaux d’Humberto explorent des concepts abstraits et des sujets de natures totalement divergentes. Il commence par la préparation de croquis préliminaires donnant un cadre au défi créatif. Au-delà de ce point, il lui est difficile de décrire son processus de création, puisqu’il emprunte différents chemins pour atteindre de nouveaux horizons. « La toile blanche possède une certaine sorte de magie, explique-t-il. Comme l’explorateur qui recherche un passage pour se rendre en Inde et qui découvre l’Amérique, l’artiste poursuit parfois une vision, mais en découvre une autre sur son chemin. La toile nous offre parfois un cadeau inattendu. Il faut être attentif, savoir à quel moment déposer le pinceau, apprendre à penser comme un enfant, examiner les choses sous différents angles. Il est important d’éduquer son esprit, ses yeux et sa main pour créer de belles choses. »

Tout au long de sa carrière, Humberto a expérimenté la plupart des médiums, mais il revient toujours à l’acrylique, qui lui permet de mieux explorer les jeux de luminosité. Il se consacre également beaucoup à la photographie et il s’adonne à la sculpture. Bien qu’il préfère utiliser son expérience de vie, il aime aussi peindre sur commande – le défi de créer une œuvre à partir de la vision d’une autre personne. Ces occasions lui permettent de diversifier son art et d’éviter le piège de la routine. On retrouve les œuvres de l’artiste au sein de plusieurs collections privées et d’entreprise à travers le monde, et chez les nombreux galeristes de renom qui le représentent.